Umra Omar du Kenya - Pour tous les enfants qui meurent avant d’avoir un nom

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Imaginez que vous soyez née au nord du Kenya, près de la frontière somalienne. Imaginez qu'à la fin de vos études secondaires, vous poursuiviez vos études à l'étranger. Imaginez que vous commencez une belle carrière professionnelle aux États-Unis, arrivez à bâtir une vie confortable, mais vous ressentez toujours un profond mal du pays. Imaginez que vous partez en vacances pour rendre visite à vos parents et que vous vous rendez compte à quel point la situation désastreuse dans laquelle votre région se trouve depuis quelques années, en raison des attaques terroristes fréquentes, ne s'améliore pas. Que la population se retrouve pratiquement à l'écart du reste du pays. Imaginez que vous êtes si touchée, vous savez que vous ne pouvez plus rester inactive, vous devez agir. Mais par où commencer? Et combien de votre vie confortable serez-vous prêt à sacrifier?

Aujourd'hui, je suis inspiré par Umra Omar du Kenya. Umra est née au milieu des années 80 à Pate, l'une des plus grandes îles de l'archipel de Lamu, dans l'océan Indien. Lamu est à 150 miles au nord de la ville portuaire et industrielle de Mombasa, seconde plus grande ville du Kenya.
C'est l'une des plus belles régions du Kenya, avec plusieurs sites historiques sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. L’archipel a quatre grandes îles : Lamu, Manda, Pate, et Kiwayu. Lamu, la plus grande ville de l'archipel, a été dans le passé le plus important centre de commerce international en Afrique de l'Est. Elle a été fondée au 14ème siècle et contient de nombreux vestiges de l'architecture swahili.

Malgré qu’elle soit née dans une communauté musulmane assez conservative, les hommes de sa propre famille était très progressistes et croyaient dans l’importance d’éduquer les filles. Ainsi son grand-père maternel a mis la mère d’Umra à l’école – et ce, dans les années 60 – et son propre père a également scolarisé Umra et ses deux sœurs. Après avoir terminé ses études à l'école secondaire Rusinga de Nairobi, Umra a reçu une bourse d’études pour compléter un baccalauréat international à UWC Atlantic au Royaume-Uni. Elle a ensuite étudié à Oberlin aux États-Unis, où elle a obtenu une licence en Neurosciences et en Psychologie. Son parcours universitaire s'est poursuivi à l'École de Formation Internationale du Vermont, où elle a obtenu une maîtrise en Justice Sociale en 2009.

Umra a commencé sa carrière professionnelle à l’Association de Psychologie Américaine à Washington DC. C'était un excellent travail, mais elle son pays lui manquait et elle aspirait à rentrer. En 2010, elle a eu l'opportunité de travailler quelques années à Nairobi avec l'Open Society Initiative pour l'Afrique de l'Est (OSIEA) avant de retourner aux Etats-Unis.
La jeune femme a cessé de travailler quand elle s'est mariée et a eu son premier enfant. C’est en 2014, lors de vacances dans sa ville natale, que la vie de la jeune mère aller prendre un tournant inattendu. Umra était allée avec son petit garçon de deux ans rendre visite à ses parents à Kilifi, la ville où elle a grandi. Elle était choquée de la rapidité avec laquelle son archipel avait changé pour le pire en quelques années. Depuis cinq ans environ, sa belle région était victime d'incursions fréquentes du groupe terroriste Al Shabaab basé en Somalie. Autrefois un centre touristique et commercial florissante, Lamu avait vu son économie pratiquement s’effondrer en une demi-décennie.

Umra se demandait ce qu’elle pouvait faire pour aider et c’est là où elle a entendu parler d'un ancien projet d'aide médicale géré à l'époque par une femme médecin française qui vivait au Kenya depuis des décennies. Le projet français compensait le manque de services publics adéquats dans le secteur médical, mais ils avaient dû fermer boutique quand la situation sécuritaire est devenue insoutenable pour les étrangers. C'était décourageant de voir ses gens pratiquement sans accès aux soins médicaux, en plus de vivre dans une situation d'insécurité constante.

En venant en vacances au pays, Umra n'avait pas l'intention de rester au Kenya, mais elle sentait qu'elle ne pouvait pas simplement se détourner de sa communauté et revenir à sa vie confortable aux États-Unis. La mère d'un garçon de deux ans, âgée de 32 ans, et enceinte de son deuxième enfant, a pris une décision qui allait complètement changer sa vie: elle allait rester à Lamu pour essayer d’aider sa population.
Safari Doctors venait ainsi de naitre, une organisation à but non lucratif, sans bureau et avec un seul membre du personnel, Harrison Kalu, un infirmier de 65 ans qui travaillait avec l'ancien projet d'aide médicale. Dans les premiers mois, Umra passait des heures au téléphone et sur son ordinateur portable, essayant de sensibiliser le public à la situation dans le nord du Kenya et solliciter des appuis pour son initiative. Quand elle réussissait à obtenir des médicaments, elle et Harrison se rendaient dans les villages voisins pour les distribuer.

Ai-je mentionné qu'il n'y a pas de voitures dans l'archipel? Ils faisaient tous ces voyages à moto, bicyclette, à vélo, sur des ânes et ils passaient d’une île à une autre sur des boutres. Imaginez une femme enceinte, qui a quitté une vie confortable aux États-Unis faisant le tour de son archipel natal sur des ânes et des motos! Wow!

Umra n'a jamais regretté sa décision et ne s'est jamais plainte. La seule chose qui pèse constamment sur son esprit c’est le fait de devoir rester loin de ses enfants pendant des heures – son fils aujourd'hui âgé de cinq ans, et sa benjamine, née dans les mois qui ont suivi la création de l'organisation. Heureusement, ses parents la soutiennent et gardent les enfants avec eux à Kilifi quand elle est au travail.

Après une attaque terroriste meurtrière en 2015, quelques mois après la création de son organisation, les autorités ont fermé toutes les voies terrestres et sommé tout le monde de ne voyager que par la mer. Vous croyez que cela a arrêté notre vaillante soldate de l’humanitaire? Pas du tout. Au contraire, en quelques mois, elle avait même augmenté sa portée de 6 villages à 20 villages, sur différentes îles. Une grande réussite étant donné que certaines îles sont à plusieurs heures d'intervalle.

"La même chose qui rend Lamu si belle et attractive, son quasi-isolement du monde, est là aussi ce qui représente un défi pour l'accès aux soins de santé", dit Umra.
Safari Doctors se développe lentement, mais sûrement. Aujourd'hui, l’organisation sans but lucratif a une équipe dévouée de 9 employés et volontaires médicaux. Chaque mois, l'équipe parcours les iles dans bateau rempli de médicaments, s’arrêtant pour conduire des cliniques mobiles dans au moins 8 villages, où ils donnent des soins jusqu'à 800 patients. Le docteur Safari rapporte fièrement que dans ces communautés, les vaccinations des enfants sont en hausse, les maladies de la peau sont en baisse, les maladies transmissibles ont été réduites de moitié, le nombre de femmes enceintes faisant des consultations prénatales a doublé et la demande pour des conseils en planning familial a triplé !

Son cheminement est tellement hors du commun que le nom d'Umra Omar est maintenant pratiquement connu dans tout le pays et commence même à être reconnu par le monde. En 2016, deux ans seulement après la création de son organisation, Umra a remporté le prix des Leaders du Changement de l’Afrique (Africa Leaders 4 Change) et a était une lauréate du Prix ‘CNN Hero’ organisé annuellement par la chaine de télévision américaine CNN. En 2017, l'équipe de Safari Doctors a remporté le prix de la personnalité des Nations Unies de l'année. La même année, Umra figurait dans le palmarès des Femmes d’Exception de moins de 40 ans (Top 40 Under 40 Women) du magazine Business Daily du Kenya.

On a souvent demandé à Umra ce qui l'inspire à continuer ce combat.

Il y a un évènement qui l’a marqué en particulier. C’était un Dimanche, elle était chez elle à la maison quand le téléphone a sonné. C’était l’hôpital de Lamu qui l’appelait pour lui demander son aide. Ils avaient un enfant de quatre jours qui était dans un état critique et qu’il fallait évacuer d’urgence. 
Umra a appelé ses différents contacts, et elle a pu mobilier un bateau et un avion pour évacuer l’enfant. Elle a même appelé le père de l’enfant, qui était en voyage dans une autre ville, pour l’avertir que l’enfant arrivait et qu’il devrait se rendre rapidement à l’aéroport pour les attendre.
Quand elle a fini tous ses préparatifs et qu’elle s’apprêtait à se rendre à l’hôpital, elle a reçu un appel d’eux. L’enfant venait de s’éteindre avant même qu’ils ne puissent l’amener au bateau.

Elle était effondrée ! Toutes les pièces avaient pu être réunies, le père était à l'autre bout du voyage a attendre, mais ils avaient agi trop tard!

Et le détail qui l’a le plus marquée et que l’enfant n’avait pas encore reçu de nom car dans leurs traitions, il fallait que l’enfant ait 7 jours pour être baptisé.

Elle cite souvent cet évènement comme un des points marquants de sa carrière et le moment clé qui a renforcé sa détermination à continuer à se battre pour ces enfants qui meurent bêtement juste parce qu’ils vivent dans des lieux isolés et dangereux où tout le monde a peur d’aller, même dans les cas d’urgence.

"Si nous pouvons jouer notre part pour qu'un enfant vive au moins jusqu’à avoir un nom, cela veut dire que nous sommes là où nous devons être. Je me considère parmi les gens chanceux car grâce à mes expériences, je suis comme devenue comme une bougie qu’on a allumée. Mon travail consiste à allumer la prochaine bougie et la prochaine, et la prochaine encore. Ceci est d’autant plus important que nous vivons dans une société où les gens essayent de briller en éteignant la lumière des autres."

Son travail l’amène souvent à se séparer de ses propres enfants pendant des jours, et elle est consciente qu’cette menace constante des groupes terroristes, ils peuvent se retrouver un jour sans mère.

"Je sais que c'est un sacrifice, mais je travaille dur pour laisser à mes enfants le Lamu que je connaissais il y a de nombreuses années. Le confort n'est pas une option. La peur n'est pas une option. Avec un peu de foi, nous pouvons tous être le changement que notre monde réclame à tue-tête.»

Elle espère qu’un jour, quand ils seront plus grands, ses enfants se rappelleront ce qu’elle faisait et sauront qu’eux aussi ont le pouvoir et la responsabilité de créer un monde meilleur.

Merci pour votre contribution à l’héritage de l’Afrique, Umra Omar! Votre courage nous inspire, et votre altruisme nous remplit d’humilité. Que Dieu vous protège sur ce chemin extraordinaire que vous avez choisi.

Contributeur

Um’Khonde Patrick Habamenshi