Evelyn Chumbow du Cameroun – Qu'advient-il des rêves reportés?

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Imaginez que vous soyez née au Cameroun dans les années 1980 et que vous ayez été élevée par votre mère avec vos frères et sœurs. Imaginez que votre oncle ait organisé de vous envoyer aux États-Unis à l'âge de neuf ans, « pour avoir un futur meilleur ». Imaginez que vous y arriviez et que vous soyez forcée de devenir une femme de ménage. Que deviendriez-vous de vous, petite fille africaine, loin de votre pays?

Aujourd'hui, je suis inspiré par Evelyn Chumbow du Cameroun. Evelyn est née en novembre 1985 dans la ville côtière de Douala, la capitale économique du Cameroun. La mère d’Evelyn a pratiquement élevé ses six enfants toute seule, son mari étant un alcoolique qui n’était presque jamais à la maison. Elle a fait de son mieux aussi longtemps qu’elle a pu, mais force a été de reconnaitre qu’elle ne pouvait pas porter toute seule ce fardeau. En désespoir de cause, sa maman a finalement envoyé Evelyn vivre chez un oncle.

Un jour, son oncle a annoncé à la petite fille qu'elle allait être adoptée par une Camerounaise vivant aux États-Unis, Theresa Mubang, afin qu'elle puisse avoir une vie meilleure.

La petite fille était ravie à l’idée de s’installer dans le pays qu’elle admirait tant à travers les séries télévisées telle que le «The Cosby Show», «le Prince de Bel Air», «Beverly 90210». Elle rêvait secrètement de rencontrer Will Smith.

Sa rencontre avec Mme Mubang était étrange mais la petite fille n’a pas tout de suite compris ce qui se passait.

«Je me souviens, mon oncle était assis là et Mme Mubang a demandé: ‘Est-elle assez âgée pour le travail?’ Je me suis demandé: ‘Quel travail?‘. Elle m’a fait tourner devant elle, a ouvert ma bouche, me regardant en se demandant si j'étais assez forte pour faire ce travail pour lequel je venais en Amérique. Apparemment, elle en a été satisfaite, j'ai réussi le test.»

Elle avait neuf ans lorsqu'elle a déménagé à Silver Spring dans le Maryland, ne sachant pas que sa vie ne serait en rien comme elle l'avait rêvé. Au lieu de la traiter comme son enfant, Mme Mubang a utilisé la fillette de neuf ans comme femme de ménage ! Evelyn travaillait de longues heures, souvent sans pouvoir manger quoi que ce soit. Elle n’avait pas le droit de dormir dans la maison mais plutôt dans le garage à même le sol. Les quelques affaires qu’elle avait apportées d’Afrique étaient gardées dans un carton dans le garage.

«Chaque fois que je demandais à aller à l’école, ma trafiquante disait que je ne pouvais pas y aller car j’étais trop stupide. Je passais des jours et des semaines sans manger. Parfois, je devais rester debout toute la nuit. D'autres fois, ma trafiquante me battait jusqu'à ce qu'elle soit trop fatiguée pour continuer. Elle me traitait de «grosse», de «moche» et de «sale», tellement sale que je n’étais pas autorisée à dormir sur un lit et que je devais dormir par terre.»

Des années plus tard, Evelyn découvrirait qu'elle avait été amenée illégalement aux États-Unis. Mme avait amené cinq enfants avec le même visa, corrigeant chaque fois la paperasse afin que les autorités douanières et de l'immigration ne sachent pas que c'était un enfant différent. Elle découvrirait également que son oncle l'avait vendue à Mme Mubang pour 2000 dollars américains!

Evelyn resta dans cette maison jusqu’à ses 17 ans. Huit longues années d’une vie d’esclave, une vie des plus solitaires et des plus ingrates qui soient. Elle cuisinait, nettoyait la grande maison et s'occupait des enfants. Le fils de la famille la haïssait sans raison et il inventait toutes sortes de mensonges à son sujet uniquement pour lui causer des ennuis. Et il y a arrivait toujours, la maman la battait presque tous les jours à cause de ces mensonges. La faim était parfois si insupportable qu’Evelyn se retrouvait à voler de la nourriture quand elle était envoyée faire des courses. Inutile de dire qu'elle n'a jamais été envoyée à l'école et qu’elle n'a jamais été emmenée chez le médecin de famille.

L'abus n'était pas simplement physique; la petite fille a été abusée sexuellement au cours de ses années en tant que victime de l'esclavage moderne.

À l'âge de 17 ans et avec l'aide d'un cousin aux États-Unis avec lequel elle s'était reconnectée, Evelyn a trouvé la force de sortir de cet enfer et a trouvé refuge dans une église catholique. Avec l'aide de l'église, elle s'est adressée aux autorités pour leur raconter ce qui lui était arrivé.

Le FBI a enquêté sur l'affaire et des charges ont été portées contre sa trafiquante. Grace au témoignage de la jeune fille et aux preuves découvertes durant l’enquête, Theresa Mubang a été condamnée à 17 ans de prison pour trafic d'êtres humains.

La vie après la servitude dans cette maison du Maryland allait encore amener de nombreux défis pour la jeune fille. Elle avait 17 ans, seule dans un pays où elle ne connaissait personne. N'ayant pas de logement, l'adolescent a été placé dans une famille d'accueil.

«J'habitais dans un quartier à faible revenu et j'étais entourée de mauvaises influences, notamment des trafiquants de drogue, des prostituées et des membres de gangs. Comme j'étais trop âgée pour aller au lycée, je suis allé dans un centre de formation publique. J'étais heureuse d'avoir finalement l'opportunité de faire des études, mais je détestais l'environnement car beaucoup d'autres étudiants étaient membres de gangs et trafiquants de drogue. Cependant, j'ai refusé de laisser cet environnement me gâter mes chances.»

Evelyn a obtenu le GED, l’équivalent d’un diplôme d'études secondaires pour les personnes n'ayant pas suivi le cursus scolaire normal. En 2008, après avoir obtenu son diplôme GED, Evelyn s'est inscrite au Collège Communautaire du Comté de Baltimore, où elle a obtenu son baccalauréat deux ans plus tard.

Déterminée à poursuivre une carrière où elle pourrait se battre pour libérer d'autres esclaves, elle a poursuivi une licence en sécurité intérieure à l'Université du Maryland.

«En tant que survivante, j'ai dû faire face à de nombreux défis, notamment en matière de santé et sur le plan financier, et surmonter le fait que j'ai passé neuf ans sans accès à aucune éducation. Mais finalement, j’ai aussi trouvé d’énormes possibilités de voyager et de parler de la traite des êtres humains aux preneurs de décision et aux ONG. Bien que ces expériences aient été personnellement enrichissantes, qu’elles m’aient aidé à développer des qualités de leader, à me mettre en contact avec des personnes intéressantes et à acquérir des compétences utiles, elles ne m’ont généralement pas aidé à payer les factures.»

En 2014, la jeune femme a été invitée à prendre la parole lors de la conférence Trust (Confiance) organisée par la Fondation Thomson Reuters pour parler de son expérience. Dans son allocution, elle a audacieusement dit aux participants que la compassion toute seule n’était pas suffisante pour soigner les victimes, qu’il fallait aussi leur donner les moyens d’être en mesure de devenir des membres actifs de la société, de trouver un emploi et de construire une vie comme tout le monde. Elle a parlé des dangers auxquels sont confrontés les anciens esclaves qui sont devenus les proies des trafiquants de sexe, ces personnes impitoyables profitent de la vulnérabilité des survivants et de leurs difficultés à obtenir un emploi sur le marché du travail du fait de manque de qualifications.

Sa voix a été entendue: au cours des jours qui ont suivi la conférence, Evelyn a reçu une offre à faire un stage chez l'un des participants à la conférence, le cabinet d'avocats Baker & McKenzie.

Au cours de son stage, elle a poursuivi son plaidoyer en faveur des victimes de la traite, au point que le cabinet d’avocats lui a offert un poste permanent dans leurs bureaux de Washington et qu’elle a été associée à la mise en place d’un programme, sous le financement des fondations Thomson Reuters et ICE, pour aider les survivantes à suivre une formation, un soutien, un mentorat et un développement professionnel qui les prépareront à se lancer dans une carrière professionnelle réussie et à réaliser leur potentiel!

Evelyn a été également invitée à être membre des Conseils d'Administration grandes plateformes de la lutte contre l’esclavage moderne telles que ‘Free the Slaves’ et le Centre d’Aide Légale Gratuite pour les victimes du trafic de personnes. Les voies du Seigneur sont impénétrables!

Tenez-vous bien, ce n’est pas tout ! Croiriez-vous que la voix du jeune Camerounais ait été entendue jusqu’à …la Maison-Blanche? En 2015, Barack Obama, le 44e président des États-Unis d'Amérique, a nommé Evelyn au Conseil Consultatif des États-Unis sur la Traite des Êtres Humains ! En sa qualité de membre du Conseil, Evelyn travaille directement avec le groupe de travail inter-organisations du Président chargé de combattre la traite des personnes!

Evelyn est retournée dans son pays d'origine en tant que membre du conseil consultatif de la Maison Blanche et a rencontré les autorités pour tenter de les sensibiliser sur ce problème qui touche plus des millions de personnes dans le monde. Elle est frustrée de voir que sa visite avait eu peu d’impact mais elle est consciente que c’est un travail de longue haleine.

La jeune femme poursuit son combat non seulement contre la traite des êtres humains, mais également pour sensibiliser le public au manque de soutien personnel et professionnel aux victimes de la traite. En 2016, Evelyn a été invitée à témoigner devant la Commission des relations extérieures du Sénat américain alors que le Congrès américain venait d’adopter le projet de loi HR 4058 intitulé «Prévenir la traite à des fins sexuelles et améliorer les chances des jeunes en famille d’accueil». Au cours de son intervention, Evelyn a insisté sur le fait que la loi devrait viser à inclure les enfants victimes de la traite aux fins de travail, en plus des enfants victimes de la traite à des fins sexuelles.

En privé, elle continue à travailler sur sa propre guérison, ce qui pourrait lui prendre toute une vie. Heureusement, elle a le soutien d'un mari qui l’aime et avec qui elle a un jeune garçon. Malgré tout, elle a toujours du mal à leur expliquer comment était sa vie en captivité.

«Quand j'ai quitté la maison de ma trafiquante, je parlais aux arbres et insistais toujours pour dormir par terre. J'ai des cicatrices physiques, des cicatrices que je dois expliquer à mon mari et à mon jeune fils. J'ai aussi beaucoup de cicatrices émotionnelles. Les survivants ont besoin de services psychologiques. Si j'avais l'argent pour aller en thérapie, j'irais. Accéder aux services est difficile. Trouver des soins de longue durée est difficile. Nos vies nous ont été retirées et nous avons besoin d’aide pour nous réinsérer dans la vie quotidienne. Certains d’entre nous sont capables de le faire, mais d’autres ne le peuvent pas. Il est important pour nous de bénéficier de soins de longue durée pour le traumatisme que nous avons subi.»

Evelyn rêve qu'un jour elle verra un monde sans esclaves.

«Je rêve de ce monde tous les jours. Si je pouvais prendre un journal et ne voir aucune pauvreté, aucun esclavage et aucun chef de gouvernement égoïste, je serais ravi. Je rêve d’un monde avec plus de vrais dirigeants prêts à tout abandonner pour le bien auquel ils croient; un monde où les gens se soucient les uns des autres et où règnent la paix, l’unité et la générosité. J'espère voir ce monde un jour. »

Nous sommes malheureusement encore loin du monde de ses rêves. Selon l'Organisation Internationale du Travail, on estime que le nombre de victimes de la traite d'êtres humains s’élève à 40,3 millions de par le monde et l'industrie maléfique vaut plus de 150 milliards de dollars américains.

Félicitations pour votre combat et votre contribution à l'Héritage de l'Afrique, Evelyn! Nous sommes immensément fiers de vous !


Contributeur

Um’Khonde Patrick Habamenshi