Nice Nailantei Leng’ete du Kenya – Les dix-sept premières

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Imaginez que vous soyez née dans le pays Maasaï, au Kenya. Imaginez qu’en tant que fille, la tradition voulait que vous soyez excisée avant la puberté. Imaginez que vous ne vouliez pas de cette vie pour vous ni pour tout autre petite fille de votre communauté. Qu'est-ce que vous feriez pour arrêter ca? Et est-ce que la société vous laisserait-elle contester leurs traditions ancestrales?

Aujourd’hui, je suis inspiré par Nice Nailantei Leng’ete du Kenya. Nice est née en 1991 à Kimana, un village Maasaï de la province kenyane de la vallée du Rift, à 226 km de Nairobi. La tragédie a frappé sa famille quand elle avait à peine 6 ans, avec le décès successif de ses deux parents, en 1997 et 1998. Après la mort de leurs parents, sa sœur aînée Soila et elle-même ont été élevées par des parents.

En tant que jeunes filles Maasaï, leur destin était pratiquement scellé depuis leur naissance. Entre 9 et 12 ans, elles devaient se soumettre au rite de passage que leur ethnie jugeait obligatoire pour pouvoir devenir des femmes, l'excision, avant d'être forcées de se marier tôt, d'avoir des enfants et de préparer leurs propres filles au même parcours de vie.

Mais Nice ne voulait pas de cette vie-là. Elle avait vu le traumatisme et les souffrances infligés à ses amies qui avait été excisées et elle ne voulait pas subir le même sort. Elle avait même vu des fillettes mourir des suites d'hémorragie et d'autres complications liées à cette opération pratiquée dans des conditions extrêmement septiques et cela l'effrayait à mort.

Nice a vu un espoir que sa vie pouvait être différente quand elle a été envoyée en pensionnat à l'âge de huit ans. Elle a été émerveillée par le monde des possibilités que l’éducation lui ouvrait. L'école était aussi un lieu où elle allait découvrir une vérité qu'elle n'avait jamais soupçonnée: elle avait le droit de ne pas se faire exciser. Mais alors, se demanda-t-elle, comment une petite fille vivant au cœur du pays Maasaï pouvait-elle exercer un tel droit? Elle ne voyait pas d'autre moyen de sortir de cette expérience apparemment inéluctable que de fuir l'endroit où elle était née.

De retour à la maison, elle a convaincu Soila, son aînée de deux ans, de fuguer. Les jeunes filles ont attendue toute la nuit et sont parties aux petites heures du matin quand la communauté dormait. Elles planifiaient d’aller chez leur tante qui vivait dans un autre village. C’était à 70 kilomètres de Kimana, mais la distance importait peu, tout ce qui importait dans leur esprit était ce qu’elles fuyaient.

Elles étaient prudentes, s’assurant de rester dans la brousse pour ne pas être vues depuis la route, se cachant sous les grands arbres de la savane pour se reposer.

«Quand je me cachais dans l'arbre, je me demandais: vont-ils me trouver et me forcer à passer à être excisée? J'ai vu la mort à cause de l’excision et j’avais peur que moi aussi, j’allais mourir. Et même si je ne mourais pas, je serais mariée de force et je ne pourrais plus retourner à l'école.»

Malheureusement, leurs oncles et les autres hommes du village qui les avaient pourchassé les ont trouvés cachées derrière un buisson à une vingtaine de kilomètres de chez eux. Ils les ont battues sans pitié et les ont mises en garde de ne plus rien tenter de la sorte !

Nice voulait toujours s’échapper, mais la saison d’excision suivante, sa sœur n’a plus résistée et à céder aux pressions, acceptant surement de subir l’intervention dans l’espoir que les aînés épargneraient sa jeune sœur.

Nice était plus déterminé que jamais. Elle s’est encore enfuie et a trouvé refuge chez son grand-père. La petite fille le supplia de la laisser retourner à l'école pour la protéger de l’excision et le vieil homme a fini par céder.

La communauté l'a rejetée pour son choix de refuser une tradition qu'ils considéraient de la plus haute importance. À cette époque, Nice était la seule fille de son âge à ne pas avoir subi l’excision dans son village et elle était considérée comme un «mauvais exemple».

«Il y avait une pression de la part des autres filles, de la communauté, de ma famille pour être excisée et cesser de faire mes études.»

La vie de Soila Leng’ete était complètement différente de celle de sa sœur cadette. Peu après avoir été excisée, Soila a été contrainte de quitter l'école et de se marier. Elle allait avoir deux enfants avant même d’avoir atteint l'âge adulte.

Nice a poursuivi son rêve de faire des études malgré toutes les pressions.

«Une fois que vous êtes autorisées à aller à l'école et à faire des études, vous pouvez prendre vous-même plus de décisions et devenir la femme de vos rêves.»

Un autre rêve s’était formé dans son jeune esprit: libérer d’autres filles de la mutilation génitale et leur donner l’occasion d’avoir un chemin de vie différent.

«J'ai réalisé que si plus de filles étaient comme moi dans ma communauté et ne subissaient pas de mutilations génitales féminines, les choses commenceraient à changer - il y aurait plus de Nices et cela ne serait donc pas perçu comme quelque chose que je ferais seule."

Une opportunité d’agir et de réaliser ce rêve allait se présenter à elle en 2008, quand elle avait 17 ans.

Amref Health Africa, une organisation à but non lucratif, est venue dans son village pour dispenser une formation médicale aux jeunes. Les aînés les ont autorisés à former un garçon et une fille. Même si les aînés la voyaient encore comme un mauvais exemple pour n’avoir pas subi l’excision, Nice étant la seule fille qui pouvait lire et écrire dans le village, ils l’ont autorisée à contrecœur à suivre la formation.

L'adolescente a pris la formation avec le plus grand sérieux, sachant que c’était une opportunité en or. Elle a ainsi appris pour la première fois de sa vie les aspects suivants: santé sexuelle et reproductive, mutilations génitales féminines et l’excision – MGF / E – et les mariages d'enfants.

L'ONG a également appris aux deux jeunes à en parler et à sensibiliser leurs homologues.

Cette expérience changea littéralement sa vie ! Dans les jours qui ont suivi la formation, Nice a immédiatement commencé à faire le tour de la communauté, sensibilisant tout le monde aux risques posés par ce rituel qui était réalisé par des personnes qui connaissaient mal les risques encourus par les jeunes filles et les conséquences qu’elles porteraient toute leur vie.

Elle avait choisi stratégiquement de se concentrer sur les aînés et les jeunes hommes, sachant que c’était eux qui détenaient les clés du changement qu'elle souhaitait voir se produire.

Elle était tellement passionnée par ce travail de plaidoyer qu'elle a ensuite créé une initiative, Alternative Rites of Passage (les Rites de Passage Alternatifs), qui proposait d'autres moyens de préparer les jeunes filles à devenir des femmes.

Ses efforts ont porté ses fruits lorsqu'elle a réussi à sauver un premier groupe de 17 filles de l’excision. Une grande victoire!!!

«Notre mouvement a pris de plus en plus d’ampleur dans notre communauté et nous avons même commencé à sensibiliser d'autres communautés Maasaï à proximité de nous. Par la suite, grâce à Amref Health Africa, nous avons pu toucher d’autres communautés Maasaï en Tanzanie ».

A ce jour, le travail de Nice a permis d'éviter plus de 16 000 à subir les MGF / E au Kenya et en Tanzanie!

Son travail a également contribué à des changements majeurs dans les lois de son pays. En 2011, le Kenya a interdit les mutilations des organes génitaux féminins sous peine de poursuites. Selon les chiffres officiels kenyans, le pourcentage de cas de MGF chez les femmes âgées de 15 à 49 ans est passé de 37,6% en 1998 à 21% en 2014.

Cependant, la bataille est loin d'être terminée, les mutilations génitales féminines étant encore pratiquées secrètement à domicile ou dans des cliniques, et les taux sont toujours plus élevés dans les communautés rurales que dans les villes.

Le plus grand changement devait venir quelques années plus tard. En 2014, les Ainés des Maasaï, ceux qui dirigent ce territoire de 160,000 km carrés qui s'étend de chaque côté de la frontière qui sépare le Kenya de la Tanzanie entre les monts Kenya et le Kilimandjaro, et qui compte une population de plus de 1,5 million de personnes, ont officiellement mis fin à la pratique des MGF!

Aujourd'hui, le nom de Nice Nailantei Leng'ete est un nom reconnu dans la lutte contre les mutilations génitales féminines dans son pays et dans le monde.

En 2013, Nice a été invitée à parler de sa campagne contre les mutilations génitales féminines à une conférence de la Fondation Clinton à New York et a donné un présentation sur les droits en matière de santé sexuelle et reproductive à une conférence TEDx.

En 2015, à l'âge de 24 ans, elle a reçu le prix Inspirational Woman of the Year ( la Femme qui Inspire le Plus) du gouvernement kenyan. Un an plus tard, elle a reçu une bourse Mandela Washington pour les jeunes dirigeants africains, une initiative du gouvernement américain lancée sous la présidence de Barack Obama et qui vise à autonomiser les jeunes par le biais de cours théoriques, de formations en leadership et de réseaux.

En 2018, Women Deliver a reconnu Nice parmi les 300 leaders mondiaux de la jeunesse et a reçu le Prix Annemarie Madison pour son engagement à mettre fin aux MGF.

Plus tard dans l’année, Nice a reçu le plus grand honneur de sa vie : celui de figurer au palmarès des 100 personnalités les plus influentes au monde. Elle avait 27 ans.

Nice, qui a été pratiquement rejetée par sa communauté dans son enfance et toute sa jeunesse, est maintenant une des personnes les plus respectée dans la communauté Maasaï. Les Aînés ont reconnu son travail à leur manière en lui remettant le Bâton de Marche Noir, un grand symbole de respect et de pouvoir chez les Maasaï. Elle est d’ailleurs la seule femme à avoir donné cette marque de respect à son village.

«Nous avons parcouru un long chemin depuis que nous avons sauvé les 17 premières filles de ma communauté. Parce que nous avons impliqué toute la communauté, écouté et parlé ensemble. Toute la communauté doit faire partie du changement et doit ouvrir la voie ... Ce n’est pas une seule personne ni une personne seule qui effectue le changement.»

La lutte contre les mutilations génitales féminines est loin d’être terminée et nous devons tous y participer. L’UNICEF estime qu'au moins 200 millions de filles et de femmes en vie aujourd’hui ont subi des mutilations génitales dans leur enfance et environ 3 millions de filles sont à risque d’en subir chaque année.

Merci Nice, tu es une vraie guerrière de l'ère moderne! Merci pour ta contribution à l’Héritage de l’Afrique.

Contributeur

Um’Khonde Patrick Habamenshi